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«Dralucas», papyvore saltimbanquier

Posted: January 27, 2011 in Medias, PQR, Presse
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Michel Lucas, patron du Crédit Mutuel, se trouve désormais à la tête du plus grand groupe de la presse régionale de l’Hexagone.

STRASBOURG/CLAUDINE GIROD*

 Rien n’arrête l’appétit éditorial du nouveau président de la troisième banque de France. Quelques chiffres pour mettre en bouche: pas moins de sept titres soit 1,2 million de journaux chaque jour de la Lorraine aux Alpes, un bénéfice de 7,7 millions d’euros en 2010 pour le Groupe Ebra-Crédit Mutuel, 1,37 millions de revenus en 2008 pour Michel Lucas, dirigeant de banque le mieux payé de France.

«Le nouveau Citizen Kane de la presse régionale» n’hésite d’ailleurs pas à titrer Anne Rosencher, dans Marianne (édition du 1er au 7 janvier 2011). Pour Michel Lucas, l’automne dernier a marqué son apogée. Le septuagénaire a non seulement pris les commandes de la troisième banque de l’Hexagone mais il a aussi posé la dernière pierre de son empire journalistique.

L’ascension du Groupe Ebra

En septembre 2009, le Crédit mutuel Centre-Est Europe– qui fédère les caisses du Crédit mutuel d’Alsace, de Lorraine, de Bourgogne mais aussi de Savoie et de l’Ile-de-France – finalisait le rachat de 100% du capital du groupe Ebra (Est Bourgogne Rhône-Alpes) qui contrôle Le Progrès, Le Dauphiné Libéré, Le Courrier de Saône et Loire ou encore Le Bien public. L’octogénaire patron de presse Gérard Lignac, patron d’Ebra, était contraint de céder: en 2006, lors de la création d’Ebra, il avait en effet souscrit une dette auprès du Crédit mutuel; dette qu’il ne parvenait pas à rembourser.

Mais Michel Lucas n’entendait pas s’arrêter en si bon chemin. L’Est républicain et les Dernières Nouvelles d’Alsace (DNA) lui échappaient encore en raison du blocage d’un autre actionnaire minoritaire, le Groupe Hersant Média. Et c’est en novembre dernier qu’il a fini par atteindre son but. L’opération, soumise à la condition suspensive de l’accord de l’Autorité de la concurrence, doit faire de cette banque fédérative, qui détiendra 80% des votes du groupe en assemblée générale, le premier groupe de presse quotidienne régionale français.

Un patron de presse qui ne parle pas aux journalistes

Indéniablement, Michel Lucas aime acheter les journaux. Mais ses relations avec ceux qui les font sont loin d’être aussi harmonieuses… « Dralucas » ne répond tout bonnement pas aux journalistes, pas même à l’AFP. Son assistante lui sert de cerbère pour éconduire ces fâcheux journaleux. La journaliste de Marianne s’est en effet vu rétorquer sèchement: «Je n’ai pas besoin de prendre votre numéro; M.Lucas ne vous parlera pas».

Celui que l’on surnomme aussi «le papy de la presse» n’a donc rien de la tendre bonhommie d’un grand-père. Les Echos en savent quelque chose! Les sanctions furent immédiates en mai 2009 après la publication d’un article sur ses rémunérations 2008: Michel Lucas a alors supprimé «sa» publicité dans les pages du quotidien économique. «J’ai eu affaire à lui. C’est un tueur!», n’hésite pas à déclarer un observateur attentif de la vie régionale.

Une tignasse blanche, des sourcils de jais, du haut de son mètre quatre-vingt-dix, Michel Lucas – que d’aucuns appellent aussi le «Requin blanc», «Attila», «Caligula» ou encore «Tarass Boulba» – aime à inspirer la terreur. Et il y réussit… Aux Dernières Nouvelles d’Alsace, l’ambiance est délétère. «Tout le monde ne parle que de Lucas. Les gens se demandent s’ils peuvent encore s’envoyer des emails sans qu’ils soient lus par la hiérarchie… Et tout le monde sait que nous ne serons bientôt, avec L’Alsace, que de simples quotidiens départementaux», confie-t-on sous couvert d’anonymat.

Le directeur général des DNA démissionne

Le licenciement d’un journaliste, qui s’était heurté à un rédacteur en chef adjoint, a été perçu comme un signal fort, un avertissement, une mise au pas. Dans les rangs des journalistes des DNA, l’on s’attend à pas moins de 40 à 60 départs en raison de la «clause de cession».

Le directeur général des DNA, Jean-Claude Bonnaud, qui est aussi directeur général adjoint de L’Est Républicain, quittera ses fonctions le 28 février. Il aurait été licencié pour avoir refusé la mission que lui confiait Michel Lucas, à savoir «travailler en priorité sur le rapprochement entre les DNA et L’Alsace», traduisez: jouer les coupeurs de tête, dit-on à Vosges Matin, autre titre où la clause de cession va se traduire par de nombreux départs.

La vieille recette bien connue des synergies et économies d’échelle, ses conséquences en matière d’emploi et de pluralité de l’information, laisse un goût amer aux représentants des différents titres du Groupe Ebra-Crédit Mutuel. «Les bruits de couloir sont étrangement absents, comme si les chefs, sous-chefs, quarts de chef et tous ceux qui ont la prétention de porter ce nom, étaient dans l’attente de savoir à quelle sauce ils vont être mangés!», explique un Correspondant Local de Presse du Dauphiné Libéré.

La gourmandise de «Dralucas», elle, reste intacte. Pour tout dire, elle confine même à la boulimie. Le «saltimbanquier» pourrait croquer très bientôt Nice-Matin ou l’Union de Reims.

* Article publié dans EDITO, le magazine suisse des médias

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L’Islande, paradis des libertés d’expression… et des journalistes

Nom de code : IMMI pour « Icelandic Modern Media Initiative ». Un ensemble législatif sans précédent. Les fondateurs de Wikileaks ont participé à son élaboration. Eva Joly défend ce modèle de référence pour toutes nos démocraties. Aux quatrièmes Assises Internationales du Journalisme, à Strasbourg, on se prend à rêver d’un Freedom of Information Act à l’échelle européenne.

Strasbourg/Claudine Girod*

« Créer un refuge sécurisé pour le journalisme d’investigation ». « Encourager de manière forte la probité et la sensibilisation des gouvernements à travers le monde ».  La magistrate franco-norvégienne Eva Joly  a le sens de la formule. Son « Je connais bien Dominique Strauss-Kahn, je l’ai mis en examen » lui a même valu le prix press Club Europe et Politique ! 

Si la députée européenne a apporté son conseil à «l’ Icelandic Modern Media Initiative » (IMMI:www.immi.is), c’est d’abord en connaissance de cause. « Dans mon travail d’enquête sur la corruption,  j’ai vu combien il était important d’avoir de solides mécanismes pour apporter l’information à l’opinion publique. », explique celle qui fut chargée en son temps de l’Affaire Elf, de celle des frégates de Taïwan ou encore de l’affaire Dumas/Deviers-Joncours .

L’IMMI n’est pas une énième résolution ou déclaration de bonnes intentions.  C’est bien davantage. En témoigne le soutien apporté par  Wikileaks, Index on Censorship, Icelandic Digital Freedoms Society, le Free Knowledge Institute, la Quadrature du Net, ou encore Gobal Voices.

Ce projet, porté par des parlementaires islandais tels Róbert Marshall, aurait-il pu voir le jour ailleurs qu’en Islande? Ce social-démocrate, président de l’association des journalistes de l’île, fait partie des 27 nouveaux députés entrés au Parlement de Reykjavik en 2009. « Je suis passé du côté obscur de la Force», plaisante-t-il. Car l’Islande, à défaut d’une guerre des étoiles, traverse une zone de turbulences sans précédent. L’île de l’Atlantique Nord figurait au deuxième rang des pays les plus développés au monde. En 2008, l’État islandais, au bord de la banqueroute, se trouve dans l’impossibilité de prendre le contrôle des grandes banques du pays, elles aussi en situation de faillite à cause de la crise financière.

« La crise de 2008 a fait l’effet d’une bombe, d’un électrochoc et d’une profonde prise de conscience. C’est une sorte de Ground zero financier sur lequel a germé une révolution citoyenne. », analyse le député islandais.

Déposée et enregistrée en février 2010, l’IMMI vise à faire naître une « Loi de la Liberté d’Information » (Freedom of Information Act) se voulant « ultramoderne » et se basant sur les recommandations du Conseil de l’Europe et de l’Organisation des États Américains émises en 2009.

Edwy Plenel, directeur de Mediapart, applaudit des deux mains le « sursaut islandais sur fond d’effondrement des élites corrompues ». « Il faut savoir sonner l’alerte. En France, le pouvoir s’autorise une violence verbale inouïe, il taxe des journalistes reconnus de fascistes. L’affaire des fadettes révèle l’ampleur de l’espionnage téléphonique. Sans parler des cambriolages en cascade. Ni de l’affaire Bettencourt et de l’affaire Karachi ».

Pour l’ancien rédacteur-en-chef du Monde, «il faut refonder notre culture démocratique ainsi qu’une loi fondamentale au droit à l’information ». Le patron de Médiapart de dénoncer « une presse d’industrie et un journalisme de gouvernement  qui ont contaminé la profession ». Avant de s’insurger: « Comment les journalistes français ont-ils pu tolérer sans moufter la nomination des patrons de l’audiovisuel public par le pouvoir ? !»

* Article publié dans le magazine EDITO

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